Vulnérabilités sociales territoriales

Vulnérabilités sociales territoriales : ce que révèle le nouveau cahier de recherche de la Caisse des Dépôts

 

Par Laurent Dumonteil | Cabinet Dumonteil — Conseil en stratégie et transformation publique
Février 2026 | Temps de lecture : 8 minutes

 

Le dernier cahier de recherche de l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts propose une cartographie inédite des vulnérabilités sociales à toutes les échelles du territoire français. Ses conclusions bousculent plusieurs idées reçues et offrent aux décideurs publics — collectivités, CAF, CCAS — un outil d’analyse renouvelé pour calibrer leurs interventions. Décryptage.

La synthèse : trois enseignements majeurs pour l’action publique locale

Publié en janvier 2026 et rédigé par Olivier Portier, analyste territorial et fondateur de l’Observatoire des Impacts Territoriaux des Crises (OITC), ce cahier de recherche s’appuie sur un indice composite de vulnérabilité sociale croisant onze dimensions thématiques — du diplôme à la santé, en passant par le logement, la précarité, le chômage, l’isolement, le niveau de vie, la pauvreté, le vieillissement, l’accessibilité et les inégalités — à quatre échelles géographiques : régionale, départementale, intercommunale et communale.

Trois résultats structurants se dégagent de cette analyse, et chacun interpelle directement les acteurs de la politique sociale locale.

1. L’opposition urbain/rural est un piège analytique

Contrairement à un récit solidement installé, les territoires ruraux ne sont pas systématiquement les plus vulnérables. L’analyse intercommunale montre que les communautés de communes affichent un indice moyen de vulnérabilité de 39,4, légèrement inférieur à celui des communautés d’agglomération et communautés urbaines (40,3) et des métropoles (39,9). En d’autres termes, la vulnérabilité sociale n’est pas une affaire de densité. Elle résulte de configurations spécifiques où s’entrecroisent trajectoires productives, dynamiques résidentielles, régimes de mobilité et structures socio-économiques locales.

Ce résultat est décisif pour quiconque construit un diagnostic territorial, qu’il s’agisse d’une Analyse des Besoins Sociaux (ABS), d’une Convention Territoriale Globale (CTG) ou d’un schéma départemental des services aux familles. Il oblige à abandonner les grilles de lecture simplistes fondées sur la taille ou la densité pour adopter une approche véritablement systémique.

2. Les centres urbains concentrent des vulnérabilités aiguës et souvent invisibles

Les grands centres urbains — Paris, Lille, Strasbourg, Lyon, Dijon, Nice — apparaissent non comme les pôles de robustesse sociale que l’on suppose, mais comme des espaces où s’exercent de manière cumulative les tensions propres au régime métropolitain contemporain. Les inégalités socio-spatiales y atteignent leurs niveaux les plus élevés, la pauvreté y est à la fois fréquente et intense, et l’isolement social y progresse.

Ce constat résonne fortement avec les enjeux du Service Public de la Petite Enfance (SPPE) et des CTG : les diagnostics métropolitains doivent intégrer cette dimension de fragmentation interne, car les moyennes territoriales masquent des réalités infra-communales extrêmement contrastées.

3. Le modèle périurbain « pendulaire » consolide sa robustesse sociale — mais à quel prix ?

Les périphéries périurbaines des grandes agglomérations se distinguent comme les espaces les moins vulnérables. Ce modèle de développement pendulaire, théorisé par Laurent Davezies, semble produire des effets sociaux de plus en plus stabilisateurs. Toutefois, comme le souligne Olivier Portier, cette robustesse repose largement sur des revenus générés ailleurs, ce qui pose une question de soutenabilité structurelle : ces territoires vivent d’un régime redistributif dont le financement est lui-même sous tension.

Cette observation est d’autant plus importante que l’étude n’a pas pu intégrer les indicateurs de précarité énergétique liée à la mobilité, dimension à laquelle le modèle pendulaire est particulièrement exposé.

La géographie des vulnérabilités : des structures spatiales récurrentes

L’étude confirme et affine plusieurs structures géographiques majeures. Le « Y du vide » — extension de la traditionnelle « diagonale du vide » des Ardennes aux Pyrénées-Atlantiques, complétée d’un axe du Massif central au Cotentin — apparaît avec une netteté remarquable à toutes les échelles. La Creuse et la Nièvre en constituent les épicentres. À cette configuration s’ajoute un arc de forte vulnérabilité dans le grand sud-est, de l’Ariège aux Alpes-Maritimes en passant par le Languedoc et l’arrière-pays provençal.

À l’inverse, l’ouest français (Bretagne, Pays de la Loire), les périphéries franciliennes, l’Alsace et l’ancienne région Rhône-Alpes présentent les indices les plus favorables — bien que le centre de la Bretagne fasse exception avec des poches de vulnérabilité significatives, visibles uniquement à l’échelle intercommunale.

L’approche thématique : des profils de vulnérabilité très différenciés

L’un des apports les plus opérationnels de ce travail réside dans la décomposition thématique de la vulnérabilité. Chaque territoire présente un profil spécifique, et deux territoires au score global comparable peuvent relever de logiques de fragilisation radicalement différentes.

Dimension Plus forte vulnérabilité Plus faible vulnérabilité
Inégalités socio-spatiales Métropoles, espaces franciliens, territoires frontaliers Périphéries métropolitaines, Ouest intérieur
Pauvreté (taux + intensité) Nord (frontière belge), Sud-Est, Outre-mer Ouest (Bretagne, Pays de la Loire), périphéries métropolitaines
Vieillissement « Y du vide », littoraux atlantique et méditerranéen Guyane, La Réunion, métropoles, Île-de-France
Chômage + NEET Outre-mer, Languedoc, Aisne, Ardennes, Nord Pays de la Loire, Bretagne, territoires alpins
Conditions de logement « Y du vide », Aisne, Ardennes, MGP, Guyane Littoral atlantique, périphéries péri-métropolitaines
Isolement social Rural vieillissant, Bretagne intérieure, centres urbains Ouest intérieur, Bassin parisien, Outre-mer
Santé (état + accessibilité) « Y du vide », Orne, Languedoc, Corse, Outre-mer Périphéries métropolitaines, territoires alpins
Accessibilité services Morvan, Massif central, Cévennes, Préalpes du Sud, Corse Majorité des intercommunalités (accessibilité globalement bonne)

Cette matrice est précieuse pour les acteurs de terrain. Un CCAS confronté à un enjeu de vieillissement en territoire rural n’a pas les mêmes leviers qu’une métropole marquée par les inégalités socio-spatiales, même si leurs scores globaux de vulnérabilité se rejoignent.

Cinq profils types de territoires

L’étude identifie, par classification automatique, cinq classes de territoires aux configurations de vulnérabilité distinctes.

Typologie des territoires selon leur profil de vulnérabilité sociale

Classe 1 — Territoires socialement stables (204 intercommunalités) : périphéries métropolitaines, Île-de-France, espaces transfrontaliers. Modèle pendulaire dominant. Faible précarité, accès satisfaisant aux services, inégalités modérées.

Classe 2 — Territoires en légère vulnérabilité (168) : métropoles de l’Ouest (Rennes, Nantes, Bordeaux), territoires touristiques du littoral atlantique, Côte d’Azur, Alpes. Premiers signes de fragilisation, tensions sur le logement.

Classe 3 — Territoires en vulnérabilité intermédiaire (388) : espaces « interstitiels », ni métropolitains ni littoraux, couvrant l’Ouest, le Bassin parisien, les Hauts-de-France, le Grand Est. Catégorie la plus nombreuse, caractérisée par des fragilités structurelles liées à un parc ancien, des revenus intermédiaires et un accès hétérogène aux services.

Classe 4 — Territoires en forte vulnérabilité (154) : franges littorales du Languedoc et de PACA, Hauts-de-France, majorité des métropoles (Lille, Rouen, Paris, Strasbourg, Lyon…), Outre-mer. Précarité marquée, chômage élevé, conditions de logement dégradées.

Classe 5 — Territoires en cumul de vulnérabilités (341) : quasi-totalité du « Y du vide », franges intérieures du Languedoc et de PACA. Fragilités multiples et imbriquées : forte pauvreté, isolement, déficit d’accès aux services.

Ce que cela change pour les diagnostics territoriaux et l’ingénierie sociale

Pour les professionnels de l’ingénierie territoriale, ce cahier de recherche n’est pas seulement un état des lieux. C’est un outil méthodologique dont les implications sont directement opérationnelles.

Pour les CTG et les ABS, l’approche multiscalaire rappelle qu’un diagnostic intercommunal ne suffit pas : il faut descendre à l’échelle communale pour révéler les « fragilités invisibles » et les micro-territoires en difficulté. Les moyennes par catégorie territoriale induisent en erreur. Le cahier le démontre avec une rigueur statistique qui devrait alimenter tous les cahiers des charges de diagnostic.

Pour les CAF et les schémas départementaux, la décomposition thématique offre un cadre de priorisation : un département peut objectiver ses choix d’allocation de moyens en identifiant les dimensions de vulnérabilité les plus critiques sur son périmètre, plutôt que de raisonner uniquement sur un indice global.

Pour les CCAS/CIAS et les centres sociaux, la typologie en cinq classes fournit un repère pour situer son territoire dans une configuration nationale et identifier les intercommunalités comparables, ce qui facilite le benchmark et l’identification de bonnes pratiques transposables.

Perspectives : vers une automatisation et une lecture dynamique

L’étude annonce deux prolongements pour 2026 : d’une part, une analyse dynamique pour repérer les territoires où les vulnérabilités progressent ou reculent ; d’autre part, une automatisation de l’approche pour offrir à chaque acteur un accès instantané à un diagnostic personnalisé, selon une double logique d’atlas (vision nationale) et de diagnostic territorial (analyse locale contextualisée). Cette perspective d’outillage opérationnel est particulièrement prometteuse pour les collectivités et les institutions sociales qui peinent à disposer de données actualisées et interprétées.

L’essentiel — Ce cahier de recherche constitue une contribution majeure à la compréhension des vulnérabilités sociales territoriales en France. En articulant rigueur statistique, lecture multiscalaire et approche thématique, il offre aux décideurs publics un cadre d’analyse renouvelé, loin des oppositions binaires urbain/rural ou centre/périphérie. Sa principale vertu : démontrer que la vulnérabilité sociale est toujours une configuration locale spécifique, irréductible aux moyennes et aux catégories génériques.

Source : Olivier Portier, Les vulnérabilités sociales territoriales — Élaborer une méthode intégrée pour comprendre, comparer et agir, Cahier de recherche, Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts, janvier 2026.
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Méthodologie de l’étude : Indice synthétique construit à partir de 25 indicateurs normalisés (1 à 100 aux échelles communale et intercommunale, 1 à 10 aux échelles départementale et régionale), chaque indicateur pondéré de manière égale. Sources : Insee (RP, Filosofi, BPE), Sécurité sociale, SNIIR-AM, CNAM-TS (fichier METRIC).

 

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