L’Union européenne vient de franchir une étape significative dans la lutte contre la pauvreté. Sa nouvelle stratégie pose des engagements mesurables, s’appuie sur les leçons des pays pionniers — dont la France — et reconnaît enfin ce que les professionnels de l’action sociale savent depuis longtemps : la pauvreté est multidimensionnelle, et l’accès effectif aux droits est aussi important que leur existence formelle. Pour les CCAS, les CTG et les intercommunalités, ce moment européen n’est pas une abstraction. C’est une opportunité de légitimer, de renforcer et d’amplifier ce qui fonctionne déjà sur le terrain.
Une prise de conscience européenne qui s’est construite dans la durée
Cette stratégie ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un mouvement de fond : depuis l’adoption du Socle européen des droits sociaux en 2017 et son Plan d’action de 2021, l’Union européenne s’est fixé un objectif clair — réduire d’au moins 15 millions le nombre de personnes menacées de pauvreté ou d’exclusion sociale d’ici 2030. Une ambition sans précédent à l’échelle continentale, qui s’est traduite par des jalons concrets : la Recommandation du Conseil sur le revenu minimum adéquat (2022), première tentative d’harmonisation des minima sociaux entre États membres, ou encore la Garantie européenne pour l’enfance (2021), destinée à garantir l’accès des enfants en situation de pauvreté aux services essentiels.
Pourquoi cette accélération ? Parce que les chiffres sont préoccupants. Selon Eurostat, près d’un Européen sur cinq est aujourd’hui exposé au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. La crise inflationniste des années 2022-2024 a aggravé cette situation : les ménages à bas revenus, qui consacrent une part bien plus importante de leur budget à l’alimentation et à l’énergie, ont subi de plein fouet la hausse des prix. Dans de nombreux pays européens, les banques alimentaires ont enregistré des niveaux de fréquentation records. Le phénomène des « travailleurs pauvres » — des personnes qui occupent un emploi mais restent sous le seuil de pauvreté — est devenu une réalité structurelle que les institutions ne peuvent plus ignorer.
L’Europe a pris conscience que la croissance économique ne suffit pas à réduire la pauvreté si les mécanismes d’accès aux droits restent insuffisants. C’est une évolution majeure dans la doctrine européenne — et elle légitime pleinement l’action des acteurs de terrain.
La France a ouvert le champ : du Plan pauvreté au Pacte des solidarités
La France fait partie des pays qui ont le plus contribué à faire avancer cette réflexion à l’échelle européenne. En 2018, la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté a marqué un tournant : pour la première fois, une politique nationale affirmait que l’accès aux droits et l’« aller-vers » les personnes les plus éloignées des services étaient des piliers à part entière de la lutte contre la pauvreté — et pas simplement des outils complémentaires.
Le Pacte des solidarités 2023-2027, qui lui a succédé, a approfondi cette orientation. Il structure l’action publique autour de quatre axes — prévenir la pauvreté dès l’enfance, agir pour l’insertion par l’emploi, garantir l’accès aux droits, et systématiser l’aller-vers — et consacre plusieurs centaines de millions d’euros par an à des dispositifs d’accompagnement de proximité.
Ce modèle — droits + accès + proximité — est précisément celui que la nouvelle stratégie européenne cherche à diffuser à l’ensemble des États membres. La France n’est pas en retard sur ce sujet : elle est, sur plusieurs dimensions, en avance. Et les professionnels qui ont construit ces politiques localement — dans les CCAS, les CTG, les centres sociaux — sont dépositaires d’une expérience que beaucoup de partenaires européens nous envient.
Ce que la stratégie européenne ouvre concrètement
Pour les acteurs de l’action sociale en France, cette stratégie européenne n’est pas un document abstrait. Elle produit des effets concrets à plusieurs niveaux.
Sur les financements. Les fonds européens — FSE+, Feder — sont désormais fléchés vers des priorités sociales plus précises, incluant l’inclusion active et la lutte contre la pauvreté des enfants. Les collectivités et les CCAS qui montent des projets en lien avec ces priorités bénéficient d’un contexte favorable pour accéder à ces ressources.
Sur les outils de diagnostic. La stratégie encourage les États membres à mieux mesurer non seulement les taux de pauvreté, mais aussi les taux de non-recours aux droits et aux services. C’est une évolution importante : elle reconnaît officiellement que le problème n’est pas seulement de savoir combien de personnes sont pauvres, mais combien n’accèdent pas aux dispositifs qui leur sont destinés.
Sur la légitimité des approches innovantes. L’aller-vers, les maraudes sociales, les permanences hors les murs, les médiateurs sociaux : toutes ces pratiques développées par les CCAS et les CTG les plus avancés trouvent dans cette stratégie européenne une caution institutionnelle de premier plan. Ce n’est plus une innovation expérimentale — c’est une méthode reconnue à l’échelle continentale.
Le vrai enjeu : réduire l’écart entre le droit proclamé et le droit exercé
La recherche sur le non-recours aux droits — développée en France notamment par l’ODENORE (Observatoire des non-recours aux droits et services) — l’a établi rigoureusement : une proportion significative des personnes éligibles aux aides sociales n’y accèdent pas. Non par ignorance systématique, mais parce qu’un ensemble de barrières — complexité administrative, crainte du jugement, méfiance institutionnelle, ruptures d’accompagnement — rend l’accès effectif difficile.
C’est précisément ce que la stratégie européenne commence à intégrer. Et c’est là que les CCAS et les CTG ont un rôle décisif : ils sont, par nature, les acteurs de la dernière ligne, ceux qui transforment les droits formels en accès réels. Plusieurs leviers ont fait leurs preuves et méritent d’être systématisés.
L’aller-vers actif — développer des présences dans les lieux de vie ordinaires : épiceries sociales, écoles, marchés, centres sociaux — plutôt qu’attendre que les personnes franchissent le seuil d’un service.
La simplification des parcours — réduire le nombre d’interlocuteurs, harmoniser les formulaires, créer des points d’entrée lisibles pour des familles confrontées à la complexité administrative.
La posture sans jugement — les personnes en situation de précarité sont souvent expertes de leur propre situation. Un accompagnement efficace commence par les écouter avant de les orienter.
L’articulation avec les CAF et les partenaires institutionnels — les droits ne s’activent pas en silo. Un CCAS efficace est celui qui maîtrise l’ensemble de l’écosystème des droits disponibles et qui co-construit les réponses avec ses partenaires.
Ce moment européen nous appartient aussi
La stratégie européenne de lutte contre la pauvreté est plus qu’un texte de politique publique. Elle est le signal d’une prise de conscience collective : la pauvreté ne recule pas mécaniquement avec la croissance. Elle nécessite des politiques actives, des acteurs de proximité compétents, et des approches centrées sur l’accès effectif aux droits.
La France y a contribué. Les professionnels qui travaillent dans les CCAS, les CTG et les centres sociaux y ont contribué, souvent sans le savoir, en inventant des pratiques qui font aujourd’hui référence. La dynamique européenne leur offre aujourd’hui un cadre, une légitimité renforcée, et de nouveaux leviers pour aller plus loin.
Au Cabinet Dumonteil, nous accompagnons ces dynamiques depuis de nombreuses années : au côté des CCAS dans leur diagnostic et leur stratégie d’aller-vers, auprès des porteurs de CTG dans la conception de politiques de parentalité et d’accès aux droits ancrées dans les réalités locales. Parce que nous croyons que c’est à cette échelle — celle du territoire, de la relation, de la confiance reconstruite — que la lutte contre la pauvreté produit ses effets les plus durables.
Pour aller plus loin :
- Localtis — « Stratégie européenne de lutte contre la pauvreté : les associations saluent des avancées mais déplorent un manque de moyens » — 21 mai 2026
- Le Pacte des solidarités 2023-2027 — gouvernement.fr
- Plan d’action sur le Socle européen des droits sociaux — Commission européenne
- Recommandation du Conseil sur le revenu minimum adéquat (2022) — EUR-Lex
- ODENORE — Observatoire des non-recours aux droits et services — MSH-Alpes / Grenoble
- Données Eurostat sur le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale — Eurostat
