Un quart des familles françaises sont désormais monoparentales ; 41 % d’entre elles vivent sous le seuil de pauvreté…et pourtant, la plupart des CTG n’évoquent pas cette connectique transverse sur les thématiques…
Il y a quelques jours, l’Atlas social de France publiait une nouvelle planche cartographique consacrée aux familles monoparentales. Les travaux de François Madoré et Stéphane Loret confirment ce que les chiffres nationaux indiquent depuis une décennie : la monoparentalité n’est pas un phénomène marginal, c’est une transformation structurelle de la société française et cette transformation a une géographie : elle dessine une carte de fragilités que les acteurs territoriaux — CCAS, CAF, EPCI — ne peuvent plus se permettre d’ignorer.
Je dis « ne peuvent plus se permettre » à dessein car dans les diagnostics territoriaux que je conduis et dans les programmes que j’accompagne, c’est souvent un angle mort. La monoparentalité est mentionnée, parfois chiffrée, rarement analysée comme un déterminant stratégique de l’action sociale locale. On la traite comme une catégorie statistique parmi d’autres, alors qu’elle est le premier facteur de pauvreté (monétaire au moins) en France.
Les chiffres méritent qu’on s’y arrête. Selon la Délégation interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté, la France compte aujourd’hui 2,4 millions de familles monoparentales — soit plus du quart de l’ensemble des familles. Derrière ce chiffre, 6,2 millions de personnes, adultes et enfants confondus et dans 82 % des cas, c’est une femme qui est à la tête du foyer (je ne polémiquerai pas ici). Le taux de pauvreté de ces familles atteint 34,3 % au seuil de 60 % du revenu médian, contre 7 % pour les couples avec enfants. Plus révélateur encore : la séparation fait basculer sous le seuil de pauvreté un quart des foyers qui n’y étaient pas auparavant et le travail ne protège pas — 20 % des mères seules sont des travailleuses pauvres.
Ce qui rend la cartographie de l’Atlas social de France particulièrement utile pour les praticiens territoriaux, c’est qu’elle montre que la monoparentalité n’est pas distribuée uniformément sur le territoire ; elle se concentre dans le sud, dans les départements d’outre-mer et dans les grandes agglomérations. Ce sont précisément les territoires où la pression sur les services publics de proximité — accueil de la petite enfance, accès aux droits, soutien à la parentalité — est la plus forte. Or, ces services, au cœur du périmètre des CTG et du Service Public de la Petite Enfance.
C’est ici que le bât blesse.
La CTG, telle qu’elle est conçue, devrait être l’outil de pilotage stratégique qui permet de croiser les données démographiques, les flux de prestations CAF et les réponses de proximité des CCAS. En théorie, l’analyse des besoins sociaux — l’ABS obligatoire pour les CCAS — devrait intégrer la monoparentalité comme une variable centrale.
En pratique, rares sont les ABS qui isolent cette dimension et en tirent des conséquences opérationnelles. On compte les familles monoparentales, on ne les accompagne pas en tant que public cible.
Ma recherche doctorale sur la capacité des CCAS à répondre aux nouvelles formes de pauvreté me conduit exactement à cette conclusion : la pauvreté contemporaine est de moins en moins une question de revenu et de plus en plus une question de structure familiale, d’accès aux services et de non-recours aux droits.
La monoparentalité est au croisement de ces trois dimensions. Une mère seule avec deux enfants en bas âge dans une commune rurale sans crèche ni relais petite enfance n’a pas un problème de revenu — elle a un problème systémique que seule une ingénierie territoriale coordonnée peut résoudre.
Ce que ça change pour le décideur ?
Trois choses concrètes.
D’abord, intégrer systématiquement la monoparentalité comme axe structurant des diagnostics territoriaux et des ABS — pas comme une ligne dans un tableau, mais comme un filtre d’analyse transversal.
Ensuite, dans les CTG en cours de révision ou de renouvellement, faire de l’accès aux modes de garde et du soutien à la parentalité un indicateur de résultat, pas un indicateur de moyens.
Enfin, articuler les réponses CAF et CCAS sur ce public — les prestations légales ne suffisent pas quand le non-recours atteint les niveaux que l’on constate sur le terrain.
La monoparentalité n’est pas un sujet sociétal abstrait, c’est un déterminant territorial qui redéfinit les besoins sociaux, les flux de demande et les priorités d’investissement public. Les décideurs qui l’intégreront à leur stratégie de territoire ne seront pas en avance — ils seront simplement en phase avec la réalité démographique de 2026.
Si vous pilotez une CTG ou un CCAS et que vous avez structuré une approche spécifique sur la monoparentalité dans votre territoire, je suis preneur de votre retour — en commentaire ou en message direct.
Laurent DUMONTEIL
Références
Madoré, F. et Loret, S. (2026). Des familles monoparentales plus fragiles et plus nombreuses dans le sud et les territoires d’outre-mer. Atlas social de la France. https://doi.org/10.48649/asf.1260
Délégation interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté (2025). Monoparentalité et pauvreté. Ministère des Solidarités. https://solidarites.gouv.fr
