Mesurer la grande pauvreté autrement : ce que le terrain attend du nouveau rapport de l’INSEE

Le 25 juin, l’INSEE a publié le second volet d’un rapport conduit avec ATD Quart Monde et le Secours Catholique – Caritas France sur un sujet en apparence technique : comment mieux comprendre et mieux mesurer la grande pauvreté. On pourrait classer cela au rayon des débats d’experts. Ce serait une erreur. Car une société ne traite jamais que ce qu’elle sait nommer et compter. Décider de la façon dont on mesure la pauvreté, c’est décider, en amont, de ce que l’on rendra visible – et de ce que l’on laissera dans l’angle mort.

Je lis ce rapport avec deux paires de lunettes. Celle du praticien qui, depuis trente ans, accompagne des CCAS et des collectivités sur l’analyse de leurs besoins sociaux. Et celle du chercheur, puisque ma thèse porte précisément sur les centres communaux d’action sociale et la pauvreté contemporaine. Les deux convergent vers la même conviction : la manière dont nous mesurons détermine la manière dont nous agissons.

La pauvreté monétaire ne dit pas tout

La mesure de référence de la pauvreté, en France comme à l’échelle internationale, est d’abord monétaire. L’INSEE calcule un taux de pauvreté à partir du niveau de vie, complété par un indicateur de pauvreté en conditions de vie qui recense les privations matérielles et sociales. Ces outils sont solides et indispensables. Mais leurs concepteurs eux-mêmes le reconnaissent : ils saisissent mal la grande pauvreté, celle qui cumule les ruptures et s’installe dans la durée.

C’est tout l’objet du groupe de travail engagé depuis 2021. Sa méthode est inhabituelle pour une institution statistique : elle associe directement des personnes en situation de pauvreté à la construction du savoir, en confrontant les outils de l’INSEE à leur vécu. Deux dimensions, longtemps restées hors des radars, en ressortent avec force : l’isolement social et ce que le rapport nomme la maltraitance institutionnelle – l’épuisement, l’humiliation ou le découragement produits par le contact même avec les administrations censées aider. Pour qui travaille en CCAS, ces deux mots ne sont pas des abstractions. Ce sont des situations que les agents croisent chaque semaine au guichet.

Ce que le terrain savait, la statistique commence à le dire

Le grand mérite de ces travaux est de faire entrer dans l’appareil statistique des réalités que les acteurs de terrain connaissent depuis longtemps mais peinent à objectiver. Le non-recours aux droits en est l’exemple le plus parlant. Une personne qui ne demande pas une aide à laquelle elle a droit n’apparaît dans aucun compteur de bénéficiaires ; elle est, statistiquement, invisible. Or c’est précisément cette population que le repérage d’un CCAS a vocation à atteindre.

Mesurer la grande pauvreté de façon multidimensionnelle, c’est donc se donner les moyens de compter ce qui, jusqu’ici, échappait au comptage : l’isolement, la honte administrative, les renoncements silencieux. Pour une commune, ce n’est pas une nuance académique. C’est la différence entre un diagnostic qui photographie des revenus et un diagnostic qui révèle des parcours. Le premier classe ; le second permet d’agir.

Votre analyse des besoins sociaux peut changer d’échelle

Voici ce que je veux transmettre aux élus et aux directions que j’accompagne. L’analyse des besoins sociaux, obligation annuelle des CCAS, est trop souvent réduite à un exercice de cadrage : on aligne des taux de pauvreté, une pyramide des âges, quelques indicateurs de précarité, et l’on referme le dossier. Les travaux de l’INSEE ouvrent une autre voie. Ils légitiment une ABS qui ne se contente pas de mesurer des stocks, mais qui cherche activement les invisibles – par le croisement des fichiers, par l’écoute des personnes concernées, par l’attention portée aux ruptures plutôt qu’aux moyennes.

Concrètement, trois leviers deviennent mobilisables. Intégrer une lecture qualitative dans l’ABS, en associant des personnes accompagnées à son élaboration, sur le modèle du croisement des savoirs. Faire du non-recours un indicateur de pilotage à part entière, et non une donnée subie. Et nommer, dans le diagnostic, ce que produit le parcours administratif lui-même, pour corriger ce qui décourage plutôt que ce qui soutient. Une ABS construite ainsi cesse d’être une formalité réglementaire : elle devient un instrument de décision.

Compter mieux pour ne pas accompagner moins

Je ne crois pas à la neutralité des chiffres. Derrière chaque indicateur, il y a un choix politique sur ce que l’on juge digne d’être vu. En ouvrant la mesure de la pauvreté à ses dimensions vécues, l’INSEE et ses partenaires associatifs ne font pas qu’affiner une méthode : ils élargissent le champ de ce qu’une collectivité peut légitimement prendre en charge. C’est une opportunité, à condition de s’en saisir.

Le risque, sinon, est connu. Des outils plus fins resteront lettre morte si les collectivités n’ont ni le temps ni l’ingénierie pour les traduire dans leurs diagnostics. La mesure progresse à Paris ; l’accompagnement se joue dans les communes. C’est là, entre la statistique nationale et le guichet local, que se situe le travail utile.

Et chez vous ?

Vous pilotez un CCAS, un CIAS ou une convention territoriale globale, et vous voulez une analyse des besoins sociaux qui révèle vos invisibles plutôt qu’une photographie de moyennes ? C’est exactement le travail que nous conduisons avec les collectivités, en Île-de-France comme sur l’ensemble du territoire. Un premier échange de trente minutes suffit pour identifier, chez vous, par où commencer.

Références

ATD Quart Monde, Secours Catholique – Caritas France, & Insee. (2023). Rapport du groupe de travail sur le thème « Mieux comprendre et mesurer la grande pauvreté » (Documents de travail n° 2023-21). Insee. https://www.insee.fr/fr/statistiques/7703393
ATD Quart Monde, Secours Catholique – Caritas France, & Insee. (2026). Rapport du groupe de travail sur le thème « Mieux comprendre et mesurer la grande pauvreté » – Second volet (Documents de travail n° 2026-10). Insee. https://www.insee.fr/fr/statistiques/9013173
Paugam, S. (1991). La disqualification sociale : essai sur la nouvelle pauvreté. Presses universitaires de France.
Warin, P. (2016). Le non-recours aux politiques sociales. Presses universitaires de Grenoble.

Pour aller plus loin

Retour en haut